
Les histoires · Une pierre, deux noms
Robert et Jehenne,
450 ans de prières.
Une plaque gravée au XVIᵉ siècle, accrochée au mur de l’église. Voici sa transcription, sa traduction et quelques explications.
Écouter le poème
Les six vers de la plaque, mis en musique : en latin, la langue d’origine, et dans votre langue.
Le poème en latin (version d’origine)
Voir le texte latin
Elogio tenui claros laudabo parentes,
Aemula quos vere gloria laudis alit.
Laus: proba vita Deo,
pietas sua cognita mundo.
Quid referam?
Gestis res patet ipsa suis.
His igitur, lector, meritos optabis honores,
Ut scandant celsi fulgida ad astra poli.
Le poème en français
Paroles de la chanson (adaptation libre du poème)
Par ces humbles vers, je veux chanter
La mémoire de ces nobles parents.
Que leur gloire demeure vivante,
Que leur nom traverse le temps.
Leur honneur fut une vie droite,
Sous le regard de Dieu,
Et leur piété, connue du monde,
Témoignait de leur foi.
Que pourrais-je vous dire encore ?
Leurs actes parlent pour eux.
Toi qui lis ces mots,
Souhaite-leur l’honneur qu’ils méritent,
Afin qu’ils s’élèvent au ciel,
Vers la lumière des étoiles.
Chansons créées avec l’aide de l’intelligence artificielle à partir du poème gravé. Les lecteurs ne se lancent que si vous appuyez sur « lecture ». Les paroles dans votre langue sont une adaptation libre pour la chanson.
La pierre en un coup d’œil
Un couple de laboureurs, trois messes par an garanties par une rente tirée de la terre, et un poème latin : l’essentiel en quelques lignes.

Elle ne peut pas avoir été gravée avant 1574 si Jeanne est bien morte cette année-là : elle a donc plus de 450 ans. Avec la lecture 1524, elle en aurait plus de 465.
Robert Lemaistre et Jehenne (Jeanne) Maricourt, laboureurs du village. Le nom de Jeanne reste à confirmer.
Pour le repos de leur âme, à perpétuité : « à toujours », dit la plaque.
Une rente garantie par trois journaux de terre, soit à peu près un hectare.
Onze lignes en français du XVIᵉ siècle, puis six vers latins.
Robert meurt le 2 mai 1559, un mois après la paix du Cateau-Cambrésis et deux mois avant le roi Henri II, blessé dans un tournoi. Jeanne meurt en 1574, l’année où Henri III devient roi.
Lire la plaque, ligne par ligne
Touchez une ligne pour afficher sa traduction. Entre crochets [ ] : ce que l’on devine ou ce qui ne se lit plus.
1Robert Lemaistre et Jehenne Maricourt, sa femme, jadis bons
Aujourd’hui : Robert Lemaistre et Jehenne Maricourt, sa femme, autrefois bons
À savoir : Jehenne est l’ancienne forme de Jeanne. L’orthographe n’était pas fixée au XVIᵉ siècle, et le petit trait au-dessus du « e » remplace un « n ».
2laboriers, habitans de ceste ville, ont chéans fondés trois
Aujourd’hui : laboureurs, habitants de ce village, ont fondé ici trois
À savoir : Un laboureur est un paysan qui possède sa charrue et ses bêtes, souvent assez aisé. Le mot « ville » désignait simplement un lieu habité.
3obis annuelz de XV [?] de rente perpetuelle, assignée et fondée
Aujourd’hui : services annuels (« obits »), garantis par une rente perpétuelle de 15 [unité illisible], assignée et fondée
À savoir : Un « obit » (du latin obitus, la mort) est une messe dite chaque année pour un défunt. « Perpétuelle » signifie sans date de fin.
4sur trois journaux de terre tenus en fief du chasteau et [séans ?]
Aujourd’hui : sur trois journaux de terre, tenus en fief du château et [situés]
À savoir : Un journal est la surface qu’un attelage labourait en une journée : environ un tiers d’hectare selon les régions. Trois journaux font donc à peu près un hectare.
5en ce présent terroyr, [chéans ?] de boutz et tenans [assez déctes ?]
Aujourd’hui : sur ce terroir, avec leurs « bouts et tenants » [le reste est incertain]
À savoir : « Bouts et tenants » désigne les voisins d’une parcelle, aux deux extrémités et sur les côtés : les « aboutissants » en français actuel.
6Desquelz […] perceupt VI [?] chacun an pour fraiz desdits ob[its]
Aujourd’hui : […] dont 6 [?] sont prélevés chaque année pour les frais des offices
À savoir : Cette ligne est abîmée à l’endroit où la pierre a perdu un éclat. Le sens probable : une part de la rente paie les frais des messes.
7Et le curé […] iceulx […] et célébrant à toujours députez
Aujourd’hui : Et le curé [...] ceux-ci [...] et célébrant, désignés pour toujours
À savoir : « À toujours » exprime la perpétuité voulue par les donateurs.
8Le premier, jeudi prochain après le sainct Denys, qui fut le trespaz de
Aujourd’hui : Le premier, le jeudi qui suit la Saint-Denis, qui fut le décès de
À savoir : La Saint-Denis est le 9 octobre. D’après l’histoire locale, l’ancienne église était dédiée à saint Denis (à confirmer).
9ladessusdicte en l’an M CCCCC [L ?] XXIIII ; le second, le jeudi après
Aujourd’hui : de la susdite [Jeanne], en l’an 1574 ; le second, le jeudi après
À savoir : M = 1000, CCCCC = 500, L = 50, XXIIII = 24 : total 1574. C’est la lecture la plus probable ; sans le L, on lirait 1524.
10le demy caresme ; le dernier, le second jour de may, qui fut le
Aujourd’hui : la mi-carême ; le dernier, le 2 mai, qui fut le
À savoir : La mi-carême tombe le jeudi de la troisième semaine de carême. Elle sert ici de repère de calendrier.
11trespaz du dessusdict, l’an M CCCCC LIX. Priés Dieu pour eux.
Aujourd’hui : décès du susdit [Robert], en l’an 1559. Priez Dieu pour eux.
À savoir : Fin du texte français : « Priez Dieu pour eux ». Le poème latin de six vers suit.
Le vocabulaire de la plaque
Les mots de la plaque et leur sens aujourd’hui.
| Sur la pierre | Aujourd’hui | À savoir |
|---|---|---|
| laboriers | laboureurs, paysans | Souvent un paysan aisé, propriétaire de ses outils et de ses bêtes. |
| habitans | habitants | On écrivait « -ans » là où nous écrivons « -ants » : le « t » est arrivé plus tard. |
| chéans (céans) | ici, dans ce lieu | Mot vieilli, resté dans la langue littéraire. |
| obit (obis) | messe pour un défunt, dite chaque année | Du latin obitus, la mort. Cousin d’« obituaire ». |
| rente perpétuelle | somme versée chaque année, pour toujours | Ces contrats n’avaient pas de date de fin. |
| journal (journaux) | unité de surface agricole | Ce qu’un attelage labourait en une journée : environ un tiers d’hectare. |
| tenu en fief | terre qui dépend d’un seigneur | En échange, le paysan devait des redevances : la terre n’était pas tout à fait à lui. |
| chasteau | château | Le « s » devant le « t » a disparu, remplacé par l’accent circonflexe. On le retrouve dans « fête » (feste) ou « forêt » (forest). |
| terroyr | terroir, territoire du village | L’ensemble des terres autour de l’église. |
| boutz et tenans | les voisins d’une parcelle (aboutissants) | Vocabulaire des actes notariés pour décrire les limites d’une terre. |
| sous, livre tournois | monnaie de l’époque (frappée à Tours) | 1 livre = 20 sous = 240 deniers. |
| députez | désignés | Ici : désignés pour une mission. |
| trespaz | décès | Du verbe « trépasser » : passer au-delà. |
| sainct Denys | la Saint-Denis (9 octobre) | « Sainct » avec un « c » : on le prononçait déjà « saint ». |
| demy caresme | la mi-carême | À mi-chemin entre le mercredi des Cendres et Pâques. |
| Epigramma | épigramme : un court poème | Du grec epigramma, « inscription ». À l’origine, un poème gravé sur la pierre. |
Les trois rendez-vous de l’année
Si l’on voulait respecter la plaque à la lettre, voici le calendrier. Les dates bougent d’une année sur l’autre, la règle jamais. Rien d’obligatoire : c’est un moment de mémoire, pas un règlement.
La mi-carême tombe le jeudi de la troisième semaine de carême, 22 jours après le mercredi des Cendres. Le rendez-vous est donc le jeudi suivant (si « demy caresme » est bien la bonne lecture).
Une date fixe, la plus simple à retenir. En 1559, on comptait encore en calendrier julien : le 2 mai de Robert correspond à notre 12 mai.
La Saint-Denis, c’est le 9 octobre : le jeudi suivant tombe donc entre le 10 et le 16 octobre.
Le poème latin
Six vers gravés sous le texte français. Lecture proposée : le début du deuxième vers est une restitution, et un latiniste pourra corriger quelques mots.
| Sur la pierre | En français |
|---|---|
| Elogio tenui claros laudabo parentes, | D’un modeste éloge, je louerai ces illustres parents, |
| Aemula quos vere gloria laudis alit. | que nourrit vraiment une gloire qui rivalise avec la louange. |
| Laus : proba vita Deo, pietas sua cognita mundo. | Leur louange : une vie droite devant Dieu, une piété connue du monde. |
| Quid referam ? Gestis res patet ipsa suis. | Que dire de plus ? La chose se voit d’elle-même par leurs actes. |
| His igitur, lector, meritos optabis honores, | À eux donc, lecteur, tu souhaiteras les honneurs mérités, |
| Ut scandant celsi fulgida ad astra poli. | afin qu’ils montent vers les astres brillants du haut ciel. |
Ce que l’on sait, ce que l’on cherche
On sait
- Un couple de laboureurs du village a fondé trois offices annuels.
- Robert est mort le 2 mai 1559 (lecture assez nette).
- Le texte est du XVIᵉ siècle, en français puis en latin.
- La plaque vient de l’ancienne église de Becquincourt ; d’après une notice historique, elle a été retrouvée dans les ruines après la Première Guerre mondiale.
On cherche
- L’année de mort de Jeanne : 1574 (la plus probable) ou 1524.
- L’unité de la rente (livres ? sous ?) et le détail des lignes 3 à 7.
- Le nom exact de Jeanne : Maricourt ?
- Quelques mots du poème latin.
- Une photo ou un document d’avant 1914.
Vous lisez le latin ou le vieux français ?
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M’écrire ↗Lectures établies à partir de photographies, confrontées à la notice « Épigraphie » du site d’Hervé Bennezon (2024), à consulter pour comparer. herve-bennezon.com.
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